EQCQ. L’erreur poète à l’art brut.

De nature épicurienne et discrète, l’artiste multi-disciplinaire Guillaume Pascale (aka EQCQ – ErreurQuatreCentQuatre) est de ceux que l’on suit de près depuis quelques années déjà. Vidéaste, designer, compositeur, réalisateur et philosophe autant passionné par le codage binaire que par le spirituel , Guillaume a mille choses intéressantes à nous raconter. Le tout est de lui poser les bonnes questions. C’est la mission qu’on s’est donnée à quelques jours de l’exposition Réfraction à la galerie Popop où l’une de ses oeuvres sera présentée jusqu’au 9 octobre.

Entête réalisé à partir d’une photo de Renaud Kasma.

Peux tu résumer ton parcours pour ceux qui te découvriraient par le biais de cette entrevue ?

Après des études en cinéma j’ai travaillé comme designer graphique et directeur artistique en travailleur autonome. En parallèle j’avais une pratique en film expérimental. Puis j’ai repris des études, en arts visuels et médiatiques à l’UQAM, d’abord au bac puis aujourd’hui en maîtrise. J’ai commencé il y a presque une dizaine d’année à m’intéresser à une forme d’ontologie de l’information. J’avais besoin d’explorer la matérialité de l’information, de comprendre de quoi étaient composés les différents medias que nous utilisons en abondance. J’ai commencé à établir des protocoles de transcodage de données envoyées par des sondes spatiales tel que Voyager II pour faire de ces données brutes de la musique. Ça a donné l’album « Cosmogonie des homme nus ». Depuis, je n’ai cessé d’explorer ce matériau composé d’un étrange équilibre de zéro et de un, qu’est le langage binaire, dont les origines flirtent avec cet art divinatoire chinois que l’on appelle le Yi-king. Je m’intéresse donc à une forme d’information pure, à la façon dont elle peut être à la fois une chose et l’instant d’après tout à fait autre chose. Ce travail exploratoire révèle une phénoménologie fascinante en termes de temps et d’espace. Explorer cette matière, c’est pour moi repositionner l’état des choses non plus en termes d’antagonisme, mais en termes d’ambivalence. Dans ce monde curieux, une chose est, par exemple, à la fois absente et présente. J’ai eu la chance de présenter des artefacts de mes recherches au musée des beaux arts de Caen, sur les écrans de la place des arts, mais aussi à la biennale d’art numérique de Montréal en 2014 et à la cinémathèque québécoise.

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Qu’est ce qui t’a mené à faire de l’art ?

Probablement l’incapacité d’offrir une grande partie de mon temps disponible à autre chose que de tenter de répondre aux questions qui m’habitent, c’est une obsession un peu maladive d’ailleurs, qui me coupe un peu parfois du monde. Le temps que j’accorde à ma pratique et avant tout un espace que je m’offre pour envisager des possibles. Ça commence par un « Et si » ou un « Pourquoi », ça se termine par un point d’interrogation. Dans l’espace qui se situe entre les deux il y a quelque chose qui doit conjuguer le raisonnement et l’expérience sensible. L’art est pour moi cette posture liminaire entre l’âme et la raison. En cela je pense que l’art est plus une manière de faire qu’une profession ou une vocation. Une sorte de supplément d’âme à un savoir faire, parfois ça peut être juste un instant de grâce, un geste qui porte en lui à la fois une certaine maîtrise et un total lâcher prise. C’est avant tout du travail et beaucoup de répétition. Le talent je n’y crois pas trop.

Ton inspiration vient d’où ?

Essentiellement elle se situe sous le tapis. Ce qui m’intéresse c’est ce qui est là, présent, mais qui nous échappe. J ‘aime cette idée d’ambivalence entre présence et absence. Cela tient souvent à une échelle, qu’elle soit de temps ou d’espace, mais c’est avant tout le besoin de communiquer quand à la nécessité de faire varier son regard, de l’aiguiser à des micros variations qui changent totalement notre expérience du réel.

Il y a comme un certain paradoxe contemporain. Il n’y a jamais eu autant d’images, de point de vue, et pourtant tout semble se concentrer vers une même direction. Il y a une sorte de convergence des regards et de colonisation du réel que je trouve assez effrayante.

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Quels artistes pourraient tu considérer comme tes modèles et pourquoi ?

J’aime beaucoup le travail du français Pierre Huyghe. C’est quelqu’un qui arrive a déporter notre regard de façon assez fascinante. J’aime la dimension scène ouverte de ses projets, la façon dont il sculpte le temps et expose le spectateur à son travail. Il y a quelque chose qui invite à un regard qui n’est pas anthropocentré.

Dans un registre radicalement différent il y a Hieronymus Bosch, les gravures de Dürer, les schémas scientifiques dans les ouvrages de Newton, le codex Seraphinianus de Serafini. J’aime généralement le travail des gens qui imaginent de nouvelles cosmogonies, qui cryptent le monde , le rendent à la fois plus lisible et plus mystérieux. Ce sont des sources d’inspiration permanentes.

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L’oeuvre dont tu es le plus fier à date et pourquoi ?

Pour moi c’est une question très difficile. Tout bonnement parce que je ne sais jamais si j’ai réellement terminé un projet. En fait j’envisage l’ensemble de mes travaux comme des artefacts d’une quête beaucoup plus grande. Chaque projet occupe une place dans une sorte d’arborescence mentale en constante évolution. Ça m’est difficile de donner plus ou moins d’importance à l’un d’entre eux.

Celle qui n’a pas été exposée à sa juste valeur pour le moment ?

Je ne pense pas en ces termes en revanche il y a des idées ou des projets qui n’ont pas encore la forme qu’ils devraient avoir, qui manquent un peu de maturité. Certains projets ont besoin de vieillir un peu pour mieux les reprendre, les réduire pour mieux les augmenter. Parfois aussi c’est juste la logistique qui manque, mais avec le temps ca finit toujours par s’arranger.

Tu pratiques plusieurs activités. Tu filmes, tu réalises, tu composes… Te mets-tu dans le même mood pour chacune d’entre elles ou justement requièrent-elles une attention et approche complètement différentes? Parle nous-en.

A vrai dire je ne prémédite pas le medium que je vais utiliser. C’est le territoire exploré qui décide des outils à employer. Après cela fonctionne par limite. À un moment donné je n’avance provisoirement plus avec un outil, j’en change. Ça me permet de ne pas braquer mon attention sur une façon de faire est donc sur une façon d’appréhender les choses. Ça permet ces variations que je décrivais plus tôt.

Tes projets te viennent en tête de même ou tu les fais naitre ?

Ça germe doucement comme une tache de fond et ca finit par éclore. Il me semble qu’un bon projet c’est comme les recettes de mémé, Ça a besoin de temps pour mijoter.

D’une idée à sa mise en forme et finalisation… à quoi ressemble le parcours ?

Ça commence souvent dans un carnet et par des schémas, des esquisses de timelines, des sortes de cartes heuristiques. Ce processus me permet de définir l’espace temps dans lequel s’inscrit mon concept, et les variations possibles. Après il faut que je procrastine sinon je passe en mode obsessionnel et c’est foutu. À un moment donné je sais exactement ce que je dois faire et la forme que ca va prendre. Après seulement vient le temps de la réalisation.

Tu as étudié et exposé au Québec et en France, est ce plus difficile ici ou là-bas ? L’accueil de ton travail diffère t-il ou pas vraiment ?

Pour moi c’est plus difficile là bas, après tout est affaire de paramètres qu’on ne maitrise pas toujours, qui sait, demain ça peut changer. Après que ce soit ici ou là bas je n’ai pas non plus suffisamment diffusé mon travail pour m’aventurer à ce genre de comparaison. En revanche, le contexte aujourd’hui pour moi se prête mieux ici pour développer mon processus créatif.

Les 3 artistes montréalais que tu suis de près en ce moment :

François Quévillon. C’est un artiste qui réalise des installations. C’est quelqu’un qui, un peu comme moi, s’intéresse à rendre compte des variations du réel, à l’instabilité de l’état des choses. Il y a notamment cette installation vidéo qui spécule sur une éruption volcanique et dont le montage varie en fonction de l’activité de l’ordinateur qui contrôle le dispositif. J’aime sa façon de jouer avec une sorte à la fois de puissance et de fragilité.

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Patrick Bernatchez. Que j’ai découvert au MAC. J’aime sa façon d’investir la question du temps et sa stratification.

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Nicolas Baier. Finalement pour les mêmes raisons que le précédent.

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Les 3 morceaux de musique que tu écoutes en loop :

– Memories Of Green de Vangelis (extrait de la bande original de Blade runner)

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– Nightstalker de Kenji Kawaï

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– Digging the window de Zach de la Rocha

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Les 3 lieux montréalais que tu nous recommandes de fréquenter :

– J’adorais la serre de la bibliothèque de Westmount. Hélas, à date, elle est fermée mais dès que ça rouvre je vous la recommande vivement.

– Le Brouhaha pour sa poutine aux côtes levées.

– Le Centre Canadien d’Architecture.

Si tu étais un .gif, tu serais ?

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Parle nous de Réfraction, on doit s’attendre à quoi ?

Réfraction est une exposition dont le vernissage aura lieu le 1 oct prochain à la galerie popop au Belgo. Kevin, Alban et moi-même avons mis sur pied ce projet car nous avons un peu les mêmes centre d’intérêt quant au rapport entre le réel et  le numérique. Ce qui est intéressant avec cette proposition est qu’elle aborde cette question avec des medias différents. En fait, tous trois envisageons l’information comme matériau autant que comme sujet. Pour ma part je continue d’explorer des formes de représentation de l’information et ses états, ici en me concentrant sur l’activité sismique terrestre. Je pense que c’est une séquence d’exposition qui vaut le détour, en ce qu’elle évite le spectaculaire, pour se concentrer sur quelque chose de plus réflexif. C’est modeste mais bien senti.

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D’autres projets en cours ? À quoi va ressembler ton hiver 2016 ?

J’ai un film en tête depuis trop longtemps déjà. À un moment donné il va falloir que je m’y mette. En même temps tout ce que j’entreprends en parallèle conspire à préparer ce projet. Ce sera hybride, entre l’essai, la fiction, le documentaire. Cet hiver c’est avant tout continuer ma maîtrise. Pour le reste, la vie va s’en charger, je n’aime pas trop avoir de plans, souvent ça me fait passer à coté de certaines choses.

Où suivre Guillaume / EQCQ :

http://www.errorishuman.com/

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https://soundcloud.com/eqcq