Pheek, à l’aube d’ « Intra ».

Pheek est une figure du Montréal d’avant-garde depuis la fin des années 90, incluant autant ses laboratoires que ses scènes. Artiste complet dont la recherche fait partie intégrante de son art, ses expérimentations vacillent entre textures organiques, techno minimale et ambient mélancolique. Bien des performances livrées depuis ses débuts ont aussi démontré son goût prononcé pour l’improvisation et le méticuleux design sonore. Pour ceux qui l’ignorent encore, Jean-Patrice est un maitre réputé dans l’art du mixing et du mastering et tient les rênes du magnifique label Archipel qui fait la fierté de la scène électronique locale. Il publie ce mois-ci un nouvel opus aux échos délicats, Intra.

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Il y a beaucoup de choses à conter sur toi avec un tel parcours mais sans forcément entrer dans le détail, comment te définirais-tu ? Quel genre d’artiste es-tu ?

P : Difficile de vraiment trouver une réponse susceptible de couvrir les différentes facettes derrière le terme. Je crois que, pour ma part, je vois l’art comme médium de communication et ce côté me plait énormément car je suis aussi enseignant depuis un bon nombre d’années, ce qui veut dire que d’expliquer fait partie de ma routine. J’essaie d’encourager mes étudiants à découvrir leur côté artistique car je pense que ça peut contribuer à leur développement personnel. Parallèlement à ça, l’art à travers la musique m’est toujours apparu comme un accompagnateur à travers divers moments de ma vie. On choisit la musique à différents moments, pour différentes raisons. Parfois pour rêver, pour guérir, pour s’évader ou pour se remémorer. Être artiste, pour cette raison, doit demander une réflexion sur ce que l’on veut offrir aux gens, pour adoucir leur vie. En ce moment, il y a un trop plein de musique, d’information, de canaux de communications… On n’a jamais été si déconnecté de soi. L’artiste a encore la possibilité de toucher les gens, comme peu peuvent le faire, et ce devoir m’interpelle maintenant. Donc, comme genre d’artiste, je pense que je suis un communicateur avant tout mais aussi, possiblement, quelqu’un qui aimerait brouiller les cartes et sortir des sentiers battus. Ironiquement, je ne m’attends pas à être compris, du moins à court terme.

Comment en es-tu arrivé à faire de la musique ? Quelles ont été ta révélation et tes inspirations ?

Mon père me disait que je voulais faire des cours de musique électronique quand j’étais enfant, mais à l’époque, il n’y avait rien du genre !

Je viens d’un background en théâtre suivi d’une formation en service social/psychothérapie. Mais le plus gros de mes influences s’est fait lors de mes années en improvisation, dans diverses ligues dont la très célèbre LIM qui était au Club Soda, dans la fin des années 90. Je crois que cette époque, où l’expérimental était à l’honneur, m’a énormément marqué. Ce qui était encouragé, souligné et récompensé, était l’originalité, l’effort d’explorer et d’établir sa personnalité à travers son jeu, tout en restant flexible. À pareil date, MUTEK débutait et c’était exactement la même mentalité, mais appliquée à la musique, ce qui m’a automatiquement séduit. La rencontre d’Alain Mongeau ainsi que d’un cercle de producteurs du genre m’a ouvert de nombreuses portes en termes de créativité et j’ai toujours été très fidèle à mes racines, bien plus qu’aux tendances du moment. MUTEK était le terrain de jeu parfait pour s’exprimer mais aussi oser, deux éléments clé pour le développement artistique. C’est peut-être d’ailleurs une lacune de nos jours, pour ce qui est de lieux pour vivre ce genre d’expérience.

Sinon le goût de composer s’est imposé à moi quand j’ai entendu Plastikman live au Médialounge en 1998. Il y avait un mix parfait entre l’expérimentation, la performance et la créativité pure. Je me suis vu ainsi allier mes passions en une.

Comment se passe en studio l’écriture d’une musique aussi riche en émotions et effets sonores ? Est-ce que tu vides ta tête pour atteindre une certaine pureté musicale ou est-ce que tu te laisses entrainer par tes émotions du moment et les utilises ?

P : Depuis que j’ai parti mon blog sur la production musicale, j’ai attiré bon nombre d’étudiants en privé que j’ai coachés étroitement. Expliquer ma technique m’a poussé à me lancer à faire un nouvel album. Malheureusement en mai 2016 mon père est décédé et ça a eu l’effet d’une bombe chez moi. La déstabilisation totale, la perte d’un homme important et aussi, de celui qui a été un repère à travers ma vie. Il a fallu que je me replie sur ce qui me ground le mieux et j’ai décidé d’appliquer ce que je sais faire pour composer mon futur album dans un élan exécutoire. Il fallait que je me rattache à un projet pour garder un focus. Quand je crée, je ne commence jamais un morceau avec une idée précise en tête. Cela se fait en plusieurs séquences. Il y a un moment d’improvisation et de création de sons puis je laisse le tout en dormance pendant que je recommence la même opération avec un autre projet. Ainsi, je bâtis parallèlement mon album, à petits pas. Chaque morceau avance mais aucun n’a vraiment de forme. À un moment, il y a une idée forte qui s’impose et je bâtis alors la structure autour de cette idée. Travailler sur plusieurs morceaux à la fois me permet de revenir sur une idée avec un esprit de détachement nécessaire pour savoir ce qui est à ajuster, corriger, replacer. Huit mois passent et dans les dernières semaines, les morceaux se finalisent d’eux même. Il y a quelque chose d’émouvant dans le fait de conclure qu’un morceau est terminé, qu’il est mûr. C’est un peu comme un enfant que l’on voit faire ses premiers pas à qui l’on donne finalement la permission d’explorer la vie. Aussi, dans la dernière semaine de composition ressortent ce que j’appelle des left-overs, que je recycle. Ces sons n’ont pas été retenus pour un projet mais méritent de l’attention. J’ai fait cette fois l’exercice de les utiliser sans vraiment les écouter… C’est difficile à expliquer, mais c’était de la composition principalement visuelle, en silence. Puis j’ai fait le rendu et écouté le résultat une semaine après. C’était assez impressionnant, j’ai décidé de les garder malgré leurs imperfections.

Entre début 2000 et aujourd’hui qu’est ce qui a vraiment évolué dans ta technique et ta manière de faire de la musique ?

P : La technique et les connaissances s’accumulent si bien que ce qui est différent, c’est la compréhension de ce que je fais. Jadis, j’étais constamment en exploration mais mon ouverture me permettait de trouver de petites perles. Maintenant, je sais très bien quoi faire avec ce que j’ai. J’ai des visions de ce que je veux faire avec le son, dans le but de créer un effet particulier, mais des fois cette vision expérimentale plonge ma musique dans des zones étranges aux yeux de ceux qui l’écoutent. J’ai joué live dans un événement au jour de l’an et pendant mon set, il y avait un gars qui venait me voir pour me demander « Qu’est-ce que tu fais? Qu’est-ce que tu essayes de faire? » À ses yeux, j’avais l’air d’un amateur… alors que je revenais d’une tournée au Japon qui a été un gros succès.

Tu nous racontes un peu l’histoire de ton nouvel album, Intra ?

P : Je ne pense pas que cet album ait une histoire en soi, ou du moins pas pour le moment. Des fois je comprends moi-même ce que je fais plus tard, aussi étrange que ça puisse paraître. Ceci vient du fait que je compose d’une façon très abstraite et qu’à l’écoute, pendant quelques temps, je me concentre sur les technicalités. Or, avec le temps, mon côté ingénieur se calme et je peux finir par m’entendre comme si j’écoutais quelqu’un d’autre et trouver mon histoire. Ce qui m’attire de l’abstraction, c’est que son non-sens donne la possibilité aux gens d’y trouver l’histoire qui leur plait. Parfois je reçois des partages complètement différents d’une personne à l’autre mais tous s’entendent sur un point, ils captent l’émotion ou l’état d’âme présents.

Pour ma part, j’ai composé cet album avec ce que je veux entendre. Des fois c’est juste une boucle dont je ne me fatigue pas. Alors je me posais la question, dois-je vraiment la faire évoluer? Si elle me plait, pourquoi ne pas juste la laisser vivre? Pour qui fais-je cette musique?

La réponse qui me venait est que je voulais faire quelque chose de personnel car les ventes, comme on le sait, sont ridicules alors autant faire quelque chose d’utile. Parlant d’utilité, je me suis questionné sur ce qui me serait personnel. J’écoute autant passivement qu’attentivement la musique, à cause de mon métier d’ingénieur de son. L’écoute passive est celle que bien des gens ont, alors qu’ils parlent ou font autre chose et que le morceau joue en arrière-plan. L’expérience est différente, la musique devient un meuble ou une présence. Ce rôle peut être tout aussi hypnotisant et la musique peut alors servir d’outil de concentration. Nul ne doute du rôle de la musique, pendant que l’on travaille ou que l’on cuisine. Elle ne s’impose pas trop, n’essaie pas d’attirer l’attention d’une façon criarde mais offre assez d’éléments pour réconforter si on lui prête attention… Je suis vraiment heureux du résultat.

Pheek lance son album Intra samedi 29 avril au Bloc 66

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